« C’est bien, mais ya pas de cardio »

Souvent entendu, ou rapporté, encore tout récemment : on vient essayer l’aïkido, on apprécie, mais, bof, ya pas de cardio.

Alors, ya pas de cardio dans l’aïkido ? Oui et non.

Tout d’abord, il faut bien comprendre que l’aïkido est un art martial. Pas un sport de combat.

Dans un sport de combat, eh bien, ya du cardio. Prenons la boxe. L’objectif est de tenir un combat. Un combat accepté. Ce combat peut être assez long, intense, fatiguant ; il est encadré par des règles justement pensées pour le rendre éventuellement long, intense et, forcément, fatiguant. Avoir un bon cardio est vital ; le meilleur technicien n’ira pas loin sans endurance. Alors c’est une composante essentielle de l’entraînement. De nos jours, pour ceux que le combat rebutent, il est même possible de ne se concentrer que sur cette partie de l’entraînement. Ça défoule et on sue bien.

En regard, qu’apprenons-nous dans un art martial ? À en finir le plus vite possible. Il ne doit pas y avoir combat. Nous ne sommes plus dans un contexte compétitif, mais dans un contexte dit « de survie ». L’endurance, du moins dans le strict cadre d’exécution des techniques, ne fait pas partie des pré-requis.

Ainsi, par exemple, pas d’échauffement en aïkido, mais une « préparation ». Les aïki taiso de respiration, mise en mouvement, étirements légers que l’on fait en début de cours sont déjà de l’aïkido ; ils offrent un premier accès aux principes de base de la discipline. On dit parfois qu’un pratiquant d’art martial doit toujours être prêt : on devrait donc même pouvoir commencer un cours sans transition avec la vie quotidienne.

Est-ce que cela veut dire que la condition physique n’a aucune importance ? Non, évidemment. Tout pratiquant d’art martial devrait faire en sorte d’avoir la meilleure condition physique possible, selon son âge et ses possibilités. Cela devrait même aller de soi… À vrai dire, à une époque, l’aïkido aurait suffi ; des entraînements quotidiens suffiraient à former le corps de manière appropriée. De nos jours, on s’entraîne moins. Il est donc souvent nécessaire de se renforcer par ailleurs. Mais ce travail ne sera pas effectué au dojo, chacun en est responsable et pourra faire ce qui lui semble le plus pertinent. Pour toutes sortes de raisons qui dépassent l’art martial, être endurant est utile. Mais le précieux temps passé en cours, lui, doit être consacré aux techniques.

Les gens recherchent souvent le tout-en-un. Question de temps compté, de facilité la plupart du temps. De fantasme, aussi, sur la discipline « totale ».  On voudrait donc à la fois du combat, de la self défense, protéger sa santé, se défouler, se détendre et de surcroît se construire un corps de battant. Bien que compréhensible, cette recherche est illusoire. Il faut faire des choix, s’engager dans une pratique en fonction de ses besoins et de sa recherche.

Et pourtant… ya même du cardio en aïkido ! Lorsqu’on débute, il y a lieu de pratiquer lentement. On apprend. Mais plus tard, avec les bons partenaires, on pourra intensifier le rythme. Enchaîner les techniques, les chutes et les relevés devient alors vite un exercice d’endurance. Encore plus à l’occasion de longs stages. Et, au fil du temps et des cours, l’endurance progresse. Pas de façon spectaculaire. Pas en allant d’épuisements en récupérations. Pas en franchissant des limites physiologiques. Mais insensiblement, peu à peu, en restant dans des seuils d’intensité moyenne, on devient plus fort, plus endurant. Presque sans s’en rendre compte. Et, comme nous avons respecté notre corps, comme nous avons évité d’aller « dans la zone rouge », notre niveau d’énergie augmente. On devrait sortir d’un cours d’aïkido, malgré la fatigue, avec un sentiment d’énergie plus haut qu’en y arrivant.

Et ce sont là, typiquement, les fruits « physiques » de l’aïkido bien guidé et bien compris : non traumatisant pour le corps, on se renforce progressivement, intelligemment, en profondeur. Il n’existe pas d’autre façon de pratiquer si l’on vise le long terme.  

Hors du kata : n’importe quoi ?

Quelle est le but de l’entraînement dans un art martial traditionnel comme l’aïkido ? Quel aboutissement vise-t-on à travers ces formes techniques épurées, à la martialité en partie masquée, qui s’imbriquent les unes dans les autres ? Ce qu’on appelle parfois takemusu aïkido : peu de principes, des possibilités infinies. Pour parler concrètement : on vise la spontanéité, l’adaptabilité, l’improvisation, l’unité, au-delà du kata. Idéaliste ?

Pourtant, certaines méthodes d’entraînement nous y initient. Spécialement jyu waza (technique souple), un exercice qui doit permettre de s’entraîner dans un cadre de plus en plus « ouvert » : même attaque et technique libre, plusieurs attaques et technique libre, attaque libre et technique libre, plusieurs attaquants… Les possibilités sont nombreuses. Cela permet de « jouer », de se tester, et les élèves apprécient en général beaucoup après tant d’heures passées dans la mine de la répétition. Hélas, jyu waza est peu proposé dans les dojos, ou très timidement.

Pourquoi si peu d’engouement pour un exercice qui devrait être, non pas une friandise pour distraire les pratiquants de l’austérité de l’entraînement, mais le cœur de tout enseignement sérieux ? L’argument le plus souvent entendu : les élèves n’ont pas le niveau, si on les lâche ils vont faire n’importe quoi. Curieuse position qui justifie l’absence d’un exercice par l’absence des qualités que seul cet exercice pourrait permettre de développer. À moins que les enseignants craignent d’exposer leurs propres limites… On redoute aussi les blessures. Là encore, au professeur d’être carré, de connaître ses élèves, de définir clairement l’exercice, d’intervenir éventuellement, de recadrer. C’est notre boulot.

Et pourtant, c’est vrai : les pratiquants font vite n’importe quoi lors de jyu waza. C’est justement ce qui rend l’exercice, bien proposé et bien encadré, très intéressant ! Le kata, chacun le sait, peut vite devenir une routine une fois les bases acquises, même si on peut infiniment raffiner. Mais, en gros, on se sent à l’aise. On pourrait même se rengorger et se croire mentalement et émotionnellement « sage » (or n’est-ce pas, aussi, l’un des objectifs du budo ?).

Jyu waza nous sort de ce faux confort. On ne peut pas se cacher. Débutants ou plus avancés, les qualités et les défauts du pratiquant ressortent. Les travers du caractère, les lacunes techniques, le manque de relâchement. Et, oui, au bout de quelques minutes, le chaos s’installe parfois. Un n’importe quoi qui est avant tout une leçon de lucidité, de modestie et d’honnêteté par rapport à nos acquis réels ou illusoires. Les tensions reviennent, le mental s’effrite, les émotions prennent le dessus.

Alors, il ne faut pas en rester là, bien sûr. Demander aux élèves de ralentir, mettre le doigt sur ce qui leur arrive et dont ils ne sont pas forcément conscients, rediriger leur attention, tout cela permet d’approfondir l’exercice, d’en tirer profit et, peu à peu, de s’améliorer. On est là au cœur de l’art martial : la connaissance des limites, la remise en question, la lucidité, le jugement droit. Dans des budo non compétitifs, ces moments de dépassement, où on est au pied du mur, sont d’autant plus nécessaires. À cette aune, que la technique se dégrade n’est pas important ; il faut au contraire qu’elle se dégrade, qu’on le sente, et qu’on se demande pourquoi ; il y aura bien d’autres moments pour la polir. Ce qui compte, c’est de savoir ce dont on est capable. De réaliser que l’essentiel se joue « sous » la technique, en nous. Et, parfois, d’être surpris, en bien ou en mal.

Ainsi de ce cours récent lors duquel un élève, pris dans le tourbillon du jyu waza, a mal interprété certaines attitudes de ses partenaires, s’est frustré, mis en colère jusqu’à devoir sortir de l’exercice. Un débriefing a permis de comprendre qu’il s’agissait de ses propres restrictions émotionnelles, d’une propension à l’agressivité qui avait trouvé là à s’exprimer, à interpréter, à s’aveugler. Il n’est pas le premier à vivre cela, il ne sera, je l’espère, pas le dernier. Car bien décortiqués, dépassionnés, ce genre de moments valent de l’or : ce sont des leçons d’aïkido, des leçons d’art martial, c’est-à-dire, finalement, des leçons de vie, qui nous aident à nous connaître. Soyons également légers : on y rit aussi beaucoup ! Notre pratique ne peut qu’en être plus riche et plus solide. Et faire quelques pas de plus vers l’aïkido du fondateur.

Une leçon tranchante

Il y a peu, alors que je me coupais un bout de pain, je me suis fendu l’index. Une coupure longue, mais pour finir bénigne et superficielle. Pourquoi évoquer pareille anecdote domestique, si banale ?

Eh bien, je pratique l’Aïkido depuis pas mal d’années, et je l’enseigne depuis cinq ans. Une part non négligeable de l’entraînement est basée sur le maniement des armes – dont le bokken, le sabre en bois, et le tanto, le couteau en bois. Depuis quelque temps, je m’entraîne aussi en Tenshin Shōden Katori Shintō-ryū. Une koryū (école ancienne) d’enseignement du combat aux armes, la plupart du temps tranchantes bien que, là aussi, on se serve d’artefacts en bois ou de iaitō (imitation de katana non affûtée). Il m’arrive aussi, très (trop) occasionnellement, de goûter aux aperçus réalistes et édifiants du Systema sur l’usage du couteau, loin des conventions parfois abstraites des pratiques traditionnelles. Si j’ajoute les heures d’entraînement en solitaire, je passe donc pas mal d’heures par semaine une arme à la main.

Et puis, à la maison, en me servant d’une lame pour exécuter un geste quotidien et habituel, sans pression émotionnelle ou psychologique particulière, je me suis coupé. Je n’ai pas pris garde, comme on dit très justement.

Dans le dojo, nous ne devons pas manier nos armes n’importe comment. Il y a des gestes précis et codifiés pour les prendre, se déplacer avec, s’en servir, les poser, les transmettre à quelqu’un. Tous ces gestes et attitudes viennent d’un postulat : ces armes en bois, nous devons les approcher, les toucher comme s’il s’agissait d’armes véritables, tranchantes et donc, dangereuses. Cette étiquette (reïshiki) est à respecter absolument. Or la plupart des pratiquants sont particulièrement négligents de ce point de vue. Combien en voit-on qui « jouent » avec leur ken comme s’il s’agissait d’un bâton de majorette, qui ferment leur main sur la lame, voire qui s’appuient dessus pendant une explication, comme on le ferait avec une canne ? En somme, cela veut dire que nous ne prenons pas tout ça très au sérieux.

Cette étiquette a des origines historiques claires : la nécessité de réguler strictement les rapports entre des hommes armés et habitués au combat, fût-ce lors d’un entraînement avec des armes en bois (qui peuvent déjà blesser gravement).

Mais, bien que le contexte soit désormais très différent, l’attention, le respect et la vigilance restent aujourd’hui d’une importance primordiale. Rappelons-nous que l’essence de ce que nous apprenons au dojo est souvent loin de l’apprentissage de simples techniques. Se comporter de façon rigoureuse avec nos armes, c’est, au-delà d’assurer la sécurité de l’entraînement et d’éviter les blessures, développer la vigilance (zanshin, l’esprit qui demeure), la concentration, le geste juste, la conscience de notre environnement et de ses dangers potentiels. Et c’est à ce moment-là qu’il faut l’apprendre, lorsque nous attrapons ou posons notre bokken, lorsque nous nous déplaçons avec, lorsque nous donnons un tanto à un partenaire. En nous se construit ainsi progressivement l’état d’esprit, au sens large, des arts martiaux traditionnels : être prêt, être là, bien au-delà du dojo, et y compris dans nos routines les plus quotidiennes.

Nous y voilà : s’ouvrir le doigt en coupant son pain ? Dérisoire, et pourtant riche de ces vérités sur nous-mêmes que nous rechignons souvent à examiner.

Il va sans dire qu’un disciple à l’esprit et à la pratique impeccables ne pourrait pas être victime d’une telle maladresse. En d’autres contextes, une telle absence aurait fait la différence entre la vie et la mort. Mais, heureusement pour nous, nous avons tout le loisir d’être souvent coupés, d’en tirer les leçons et de continuer à nous entraîner pour que cela n’arrive plus.

Ne perdons donc pas de vue que l’étiquette, dans le maniement des armes et au-delà, n’est pas qu’un archaïsme, un folklore et qu’elle est tout sauf gratuite : ceux qui y prennent garde y trouveront les leçons parmi les plus importantes.

Comment s’entraîner en aïkido

La méthode d’entraînement en aïkido est souvent mal comprise, tant par les débutants que par les pratiquants d’autres disciplines. Que croit-on voir ? Que les échanges sont chorégraphiés, les réactions stéréotypées, les attaquants conditionnés à tomber. En somme, l’aïkido ne fonctionnerait qu’entre aïkidokas bien dressés.

Et tout cela est vrai, dans une certaine mesure. Dans une certaine mesure, car il s’agit là en effet de la caricature, du dévoiement d’une pédagogie particulière qui est parfois mal comprise par les pratiquants d’aïkidos eux-mêmes.

Quel est le cœur de cette pédagogie ? C’est de considérer que celui qui attaque puis reçoit la technique, aïte, fait de l’aïkido de la même manière que tori qui exécute la technique. Les échanges entre tori et aïte ne miment pas un combat, avec un gagnant et un perdant, un plus fort et un punching-ball passif, l’un qui résiste et l’autre qui « doit passer ». Ils travaillent tous deux, dans le même mouvement, des compétences et qualités identiques de chaque côté du miroir qu’est la forme technique.

Dans ce cadre, le rôle d’aïte est le plus complexe à tenir. Il doit d’abord attaquer correctement. Pas trop fort pour ne pas déborder les débutants et leur laisser la chance d’apprendre à leur rythme. Mais pas sans intention au risque de laisser tori se faire des illusions sur l’efficacité de sa technique.

Ensuite, il doit accepter, tout en s’en protégeant, la réponse technique de tori, qui peut être brutale, maladroite ou fine selon son niveau. Accepter, cela veut dire aussi que tori doit pouvoir placer ses frappes, les atemi, sans les retenir et qu’aïte doit savoir s’en protéger, les esquiver, s’en échapper. Bref, aïte doit garder le contrôle de la situation, en permettant à tori de travailler, de sentir pleinement la forme technique, tout en préservant sa propre sécurité.

Et ainsi aïte progresse également : il apprend à évaluer la dangerosité de son partenaire, mieux, à la sentir dans son corps ; à rester souple sous la contrainte parfois douloureuse de la technique, à se fondre dans le timing de tori, à voir les ouvertures pour s’échapper, soulager la contrainte ou neutraliser la technique.  Il travaille de son côté les qualités d’adaptation et de sensibilité propres à l’aïkido.  

On comprend ainsi pourquoi, dans les anciennes écoles martiales, ce rôle « du perdant » était systématiquement tenu par le pratiquant le plus expérimenté.

Mais cette méthode « gagnant-gagnant », pourrait-on dire en employant un vocabulaire moderne, suppose une attention et une honnêteté particulières pour ne pas devenir complaisante. Et elle le devient trop souvent, tant la facilité nous tend les bras. Alors il s’agit d’y revenir, de l’expliquer encore et encore, de faire son autocritique, d’être conscient de ce que l’on fait vraiment plutôt que de ce que l’on croit faire.

Et, au fait, à quoi nous sert cette méthode ? À apprendre à nous adapter à toute situation. Ainsi, lorsque des débutants, ou des personnes voulant tester, arrivent au dojo, avec leurs réactions de « non-aïkidokas », ne restons pas secs, inefficaces, enfermés dans nos routines tout en leur assénant, confrontés à l’échec de notre technique et à la rigidité de notre mental, qu’ils sont en tort, car ils n’ont pas réagi de la bonne manière. Rien de tel pour qu’ils tournent les talons, se joignent au chœur de ceux qui disent que l’aïkido, c’est n’importe quoi. Et ils auraient alors raison !

Au contraire, profitons-en pour voir si nous avons appris quelque chose. Guidons-les, maîtrisons-les, adaptons-nous à eux, sortons du cadre et montrons-leur, en respectant leur intégrité, que « ça marche » avant toute chose. Exercice délicat, mais qui permet clairement de savoir où on en est ! Et peu à peu, une fois convaincus, il sera alors temps, et seulement alors, de leur expliquer que l’entraînement sera pour eux plus profitable, plus enrichissant et sécurisé s’ils adoptent la méthode propre à l’aïkido plutôt que d’avoir mal, d’encaisser des frappes ou de mal tomber.

Ce sera le premier pas pour sortir du combat et du rapport de forces. Ce qui est le cœur de notre discipline et constitue, à terme, la véritable efficacité.   

 

Aïkido et mental

Compte-rendu d’études démontrant que la pratique de l’aïkido développe des qualités mentales similaires à celles tirées de la « méditation de pleine conscience ».
Ce type de méditation, tourné vers la réduction du stress et en vogue ces dernières années, a été développé d’abord par le psychologue Jon Kabat-Zinn à la fin des années 70. La mindfullness, pour résumer, est une laïcisation de techniques méditatives issues des spiritualités orientales.
S’entraîner à un art martial tel que l’aïkido, à travers la conscientisation de son propre corps en mouvement, procurerait ainsi tous les bénéfices de la méditation, et ce, même pour les débutants.

Aïkido et Mindfulness